C’est quoi, le Sacred Harp ?

« Si vous mélangez des mélodies populaires américaines avec des harmonies issues des musiques vocales médiévales, que vous leur ajoutez un rythme énergique et que vous montez le volume, vous obtiendrez une idée approximative de ce à quoi ressemblent les musiques à shape-notes. » Hal Kunkel.

If you take American folk melodies, blend them with the harmonies of medieval vocal music, add a driving rhythm, and turn up the volume, you have an approximation of what shape-note music sounds like, Hal Kunkel.

Le Sacred Harp est la plus ancienne tradition musicale des Etats-Unis, tout autant orale qu’écrite, à la fois musique savante et musique de « routine ». Ce courant musical a irrigué les musiques américaines depuis les origines de ce pays, c’est une des sources des musiques actuelles des USA. De plus, pour les Français au moins, le Sacred Harp, et toute la « culture » dont il témoigne, présente un visage méconnu et même surprenant des Etats-Unis :

  • il n’y a pas de recherche de profit, tout y est gratuit (autant que possible),
  • tout y est sans stress, axé sur le plaisir de partager le « simple » chant à quatre voix a cappella que le SH paraît être au départ,
  • l’accent est mis sur la communauté et non sur l’individu,
  • ce n’est pas un spectacle, il n’y a pas de public ou de grand show ou de vedettes (américaine ou pas !), « Participation, not performance » est un des mots clefs de cette musique,
  • ce n’est pas non plus une chorale, il n’y a pas de chef de chœur, seulement des chanteurs,
  • ces chants sont religieux mais interprétés dans un contexte social et non religieux au sens strict du terme (aucun prosélytisme par exemple).

Visage tellement inattendu qu’il en est presque déroutant de prime abord. Je me souviens m’être demandé à quoi et à qui j’avais à faire en visionnant mes premières vidéos de Sacred Harp, ou avant d’arriver à la Convention de Londres. Une fois les premières sessions de chant partagées, ces questions se dissipent très vite.

Il fallait clarifier un peu tout ça pour les nouveaux/elles venu(e)s, c’est ce que cet article essaie de faire. Pour trouver d’autres informations (plus détaillées), vous pouvez également consulter la page Wikipedia enrichie de mes propres trouvailles en suivant ce lien. N’hésitez pas à me faire part de vos retours documentés si possibles, ça m’aidera à améliorer ces pages.

Quand on utilise le terme Sacred Harp, on peut parler de plusieurs choses :

  • le recueil de chants, livre rectangulaire, dont la première publication remonte à 1844 et dont la révision Denson de 1991, la révision Cooper de 2012, et d’autres recueils encore, sont les héritiers,
  • la tradition de chants communautaires à trois ou à quatre voix a cappella qui s’appuient sur ces recueils de chants, dont le Sacred harp présenté rapidement ci dessus, et présentant des harmonies particulières qui définissent un style fait d’une multiplicité de sources et d’éléments épars, style quasi instantanément reconnaissable ; cette tradition inclut la manière particulière d’écrire la musique appelée shape notes ou fasola ou encore patent notes. Cette manière d’écrire cette musique ayant en retour influencé le style,
  • la communauté des chanteurs et chanteuses, aujourd’hui internationale, qui se retrouvent lors de all-day singings ou de conventions tout au long de l’année, dans des lieux très divers, du sud des Appalaches à l’Europe, d’Israël au Japon, etc. Cette communauté est, autant que j’ai pu l’expérimenter en Europe, très ouverte : il suffit d’être présent et concerné par ce qui se passe lors d’un singing pour en faire partie, le terme communauté ici renvoie à de l’inclusion, du partage, et non aux différences entre les personnes.

Les origines du Sacred Harp sont multiples, certaines d’entre elles remontent, d’après Alan Lomax, au temps de la Réforme de Luther, et aux traditions polyphoniques d’Europe de l’Est (voir Alan Lomax et le Sacred Harp).

Plus proche de nous, la West Gallery music, (plus d’informations ici et ) des paroisses rurales de l’Angleterre du 17ème et du 18ème siècle a participé de l’émergence en Amérique de ce style particulier. On retrouve d’ailleurs des airs communs des deux côtés de l’Atlantique.

Vers la fin du 18ème siècle, les premiers compositeurs américains, la First New England School, William Billings (premier grand compositeur né en Amérique), Daniel Read, Supply Belcher (le « Handel du Maine »), Timothy Swan, Jeremiah Ingalls, etc., tous musiciens non professionnels, ont fourni avec leurs compositions la première matière musicale typiquement américaine (c’est-à-dire émancipée de l’influence musicale européenne) qui fut chantée par les congrégations de Nouvelle Angleterre.

Rapidement, les premiers recueils de ces chants (on chantait beaucoup en Nouvelle Angleterre, il y avait peu d’instruments, peu de fabricants d’instruments, peu d’emplois rémunérés de musicien, peu de loisirs, etc.) commencèrent à circuler dans les colonies et à remporter un certain succès auprès des populations des colonies.

Puis apparut avec William Smith et William Little (dans leur ouvrage The Easy Instructor, 1801) le fameux système des shape notes (notes à formes géométriques dessinées sur la têtes des notes rondes classiques) qui, en s’appuyant sur les partitions anglaises, popularisées notamment par John Playford à Londres dans les années 1670, permirent à des personnes qui savaient à peine écrire leur nom d’apprendre à chanter (un peu mieux) les chants congrégationnels.

Simultanément, l’urbanisation, l’industrialisation, le développement économique du nouveau pays, eurent pour effet que cette tradition, issue du monde rural, subit un déplacement du nord vers le sud et de l’est vers l’ouest, suivant le mouvement global d’expansion des Etats-Unis. Les premières compositions de Billings en Nouvelle Angleterre furent complétées par les compositions du sud, d’A. Davisson par exemple en Virginie, de William Walker et d’autres chanteurs compositeurs en Géorgie, Floride, Caroline du Sud, Alabama, Texas…

Parmi les sources mélodiques, on trouve une influence des musiques populaires issues des vagues d’immigrations irlando écossaises qui ont convergé dans les régions et les états situés au sud des Appalaches, berceau historique de cette tradition musicale. L’oringine populaire se retrouve avec le système des couplets/refrains et avec l’utilisation récurrente des gammes pentatoniques.

A ce terreau de base, s’ajoutèrent les chants issus des Great Awakenings, Grands Réveils religieux, qui ont donné lieu dès la fin du 18ème siècle et principalement durant le 19ème siècle, à de grands rassemblements appelés camp-meetings. Pour ces camp-meetings, les participants venaient parfois de loin, et tout le monde se retrouvait sous de grandes tentes en plein air pour une semaine et partageait une forme d’extase religieuse collective ; ils priaient ensemble, se baptisaient (re-born), se mariaient, etc. A Cane Ridge, Kentucky, ce camp-meeting a, paraît-il, accueilli jusqu’à 20 000 personnes en 1801. Lors de ces grands rassemblements, il était nécessaire d’intégrer les nouveaux venus rapidement avec des chants faciles à apprendre et à partager avec le plus grand nombre.

Les recueils en circulation s’enrichirent de ces différentes sources. En 1835, William Walker publia le Southern Harmony (1835), recueil à 4 shapes de chants harmonisés à trois voix, qui est considéré comme l’un des ancêtres directs du Sacred Harp. William Walker l’a préparé avec B. F. White, tous deux étaient beaux-frères (maris respectifs de Amy et Thurza Golightly), puis la tradition familiale rapporte qu’une brouille aurait éclaté entre les deux hommes, ayant pour résultat que Walker publia en son nom seul son recueil et que White commença à préparer The Sacred harp avec E. J. King.

Aujourd’hui, alors que cette tradition vieille de plus de deux siècles connaît une diffusion mondiale (notamment en Europe, la France étant à ma connaissance le pays de diffusion du Sacred Harp le plus au sud de notre continent), et dans le même temps se trouve en danger de disparition dans les aires historiques traditionnelles où elle a été créée et transmise de manière ininterrompue jusqu’à nos jours, de nouvelles compositions dans ce style voient le jour chaque année. De nouveaux recueils de musique à shape notes apparaissent (The Shenandoah Harmony par exemple), une revue sur le net en diffuse les nouvelles compositions (The Trumpet), de nouvelles éditions ou rééditions de recueils anciens sont réalisées : The Christian Harmony 2010, recueil à sept shapes (voir aussi Wikipédia), The Christian Harmony 1873 (The Folk Heritage facsimile edition), The Sacred Harp de J. L. White (réédité en 2007), The Original Sacred Harp, J. Ingalls’ Christian Harmony.

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