La 20ème UK Convention – 09/2015

Tout le monde peut apprendre à lire les shapes. Mais elles ne sont pas la finalité. Juste un outil pour accéder au Sacred Harp, la réunion des voix de ceux qui chantent ensemble dans le moment présent de ce partage.

Le Sacred Harp est une des rares musiques occidentales actuelles à ne pas avoir de fonction esthétique musicale première. L’harmonie recherchée, la finalité, n’est pas musicale. Bien entendu, elle passe par la musique mais son but n’est pas musical. C’est une sorte de donner-recevoir très élémentaire, archaïque : je donne ma présence, ma voix, mon chant et je reçois de même de la part des autres, au même instant, ce mouvement dans les deux directions (moi / les autres) a lieu, que je sois chanteur au sein de mon pupitre ou meneur du chant en cours.

Cette musique est une musique d’interprètes et non d’auditeurs. Les critères esthétiques ne sont donc pas du tout les mêmes que ceux des musiques que nous connaissons habituellement. Ce serait presque une erreur de faire écouter un enregistrement de Sacred Harp pour le faire découvrir à de nouvelles personnes parce que ça les envoie dans la mauvaise direction, même si, faute de mieux, c’est quand-même comme ça que j’ai rencontré cette musique ! Quand on le découvre, le Sacred Harp ne s’apprécie pas en l’écoutant, il se chante. On pourrait dire aussi il ne s’achète pas comme on achète un CD, il se vit. Il se partage et se reçoit.

Il y a aussi une question de rythme. Le rythme de chaque chant qui peut être simultanément désagréable à l’auditeur (qui n’a pas sa place ici) et très agréable au chanteur. Mais aussi le rythme interne à chaque session du singing. Le matin, des airs relativement calmes, à la tonalité un peu moins haute à dessein, pour chauffer les voix certes, mais aussi l’assemblée des chanteurs. Après midi, des chants plus vifs, plus hauts en tonalité, des enchaînements plus rapides entre les meneurs. La dernière session de la journée ramène à une énergie de groupe plus tranquille. Un enchaînement de chants trop calmes l’après-midi ou trop hauts en début de journée peut faire rater la mayonnaise. Le Sacred Harp nécessite de pouvoir s’adapter à l’instant, à faire suite au(x) chant(s) précédent(s) sans rompre le rythme de cette élaboration commune, sans rompre l’énergie. C’est là que le Sacred Harp est un art au plein sens du terme. Un ajustement au moment présent et partagé avec les autres chanteurs. Pour cela, chaque meneur expérimenté doit connaître beaucoup de morceaux différents pour pouvoir « surfer » sur l’énergie du groupe, avoir des capacités d’écoute de ce qui est en train de se passer et d’y répondre, de coller à cette énergie avec le chant qu’il s’apprête à proposer et aussi avec la façon avec laquelle il va le mener (dynamique, plus tranquille, etc.).

Chaque chanteur investi dans le Sacred Harp est dépositaire, quand il devient meneur, d’une transmission instantanée qui fait la qualité du singing, de ce qui est présent, de ce qui s’exprime entre les personnes. Pas d’ego là-dedans. Tout le contraire. Tout comme chaque génération de chanteurs de Sacred Harp est dépositaire d’une transmission portée par la génération précédente qui la tient des générations antérieures. Et a la responsabilité de la transmettre à la prochaine génération. L’éternité en quelque sorte, dans l’instant sans cesse renouvelé du chant.

Pour que le Sacred Harp, appelons ainsi cette énergie, ce partage, puisse se réaliser entre les chanteurs, il faut donc une grande pratique, une grande connaissance de toutes ces règles subtiles et non écrites, une grande discipline. « To be in tune and on time » disait Henry Johnson. La simplicité même. Il n’y a pas de chef de chœur, ce n’est pas un chœur, c’est bien autre chose. Pas de chef donc. Des chanteurs qui sont à la fois des meneurs et parfois des organisateurs. Le meneur ne vient pas montrer son habileté, ce n’est pas un concours, mais il vient permettre aux autres quelque chose, il vient partager avec eux le Sacred Harp. Et les chanteurs lui renvoient ce quelque chose au centuple. Il faut aller une fois au milieu du « hollow square » (carré vide au centre des quatre pupitres), être invité par un meneur expérimenté (merci à Michael, Matthew et Florent), écouter et recevoir l’harmonie, la grâce, l’énergie, la beauté rugueuse, simple et entière des voix venant de tous côtés à la fois.

Dans notre monde où la vie sociale se résume parfois aux seuls réseaux informatiques, le Sacred Harp est une forme d’expérience collective qui dépasse les nationalités, les âges, les sexes, dans une certaine mesure les langues (les chants sont tous en anglais), les métiers et statuts sociaux. Ce qui est déjà pas mal pour une pratique gratuite.

Le Sacred Harp est comme toutes les choses subtiles, sitôt qu’on cherche à le définir, il cesse d’être ce qu’il est pour n’être plus que la représentation, si large soit-elle, que s’en fait la personne qui le définit. C’est avant tout une expérience intime, profonde, qui se fait au sein d’un groupe, par définition éphémère. Et qui se réinvente à chaque nouveau singing, si tant est qu’on s’efforce d’en suivre les règles.

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